Avec Watchmen se sont posés à moi nombre de problèmes – archicontemporains.
L'éternel débat de la pertinence de l'adaptation de BD, qui secoue régulièrement le monde cinéphile, de Persépolis aux Beaux Gosses, de From Hell à Sin City, d'Astérix aux Bidochons (souvenez-vous du Korber de 96 !) en premier lieu (la lecture du DC Comics - brillant et légitimement culte - de Gibbons & Moore s'étant faite pour moi a posteriori, je ne regretterai rétrospectivement que la trop extrême fidélité de Snyder au matériau initial (et donc le peu de cinoche inside !) mais la fanbase originelle ne pourra que s'en satisfaire !).
Aussi, les pieds pris dans ces problèmes, ai-je préféré laisser le micro à un honnête et libre défenseur du titre, à l'enthousiasme toujours savamment dosé, et me contenterai de maugréer en contrepoint et en commentaires... Cher Coolbeans, alors, dites-nous un peu ce qui nous a échappé:Watchmen, c'est avant tout un film stylisé, bien dans l'air de son temps. Tout habité de super-héros (avec ou sans costume) sombres et dépressifs. Tout secoué de bagarres au ralenti avec leur lot de membres brisés et de méchants mis au tapis. Tout habillé d'effets spéciaux pas dégueus et finalement discrets. Et tout cela est beau. Cinématographiquement parlant. Il n'y a pas à dire, on sait, aujourd'hui, fabriquer des films sacrément efficaces.
Watchmen, c'est aussi une histoire. Une narration dense, très. Pas intérêt à avoir pris ses cachets avant. De la concentration il faut pour entrer dans l'uchronie et pour saisir qui est qui, était qui, avec qui, pourquoi et comment. D'autant que tout cela est parfois elliptique. A vous de remplir les trous. Heureusement, les scénaristes ont fait un formidable boulot et, allez savoir comment, l'ensemble fait sens sans confusion possible.
Watchmen, enfin, c'est un film cérébral. On s'y chamaille à coup de lattes dans les gencives et les rotules mais on y réfléchit plus souvent encore. Sur ce qu'on est, sur le monde dans lequel on vit et ce qu'il faut en faire. Et surtout sur la façon d'y arriver. Il y a ici autant de philosophie que de baffes dans la gueule pas perdues pour tout le monde.
Watchmen, donc, c'est stylisé. Dense mais pas confus. Spectaculaire et violent mais cérébral et philosophe.
Mais
Watchmen, c'est aussi une adaptation. D'un roman graphique majeur réputé inadaptable.
Et le premier reproche que l'on fera au film, c'est sa durée. 162 minutes. C'est diablement insuffisant pour rendre hommage à la richesse de l'œuvre d'Alan Moore. On guette déjà la version director's cut (186 mn), on rêve de disposer de l'ultimate cut (215 mn). Et quand bien même, on reste persuadé que ces minutes supplémentaires ne suffiraient pas. C'est que, voyez-vous, l'adaptation passe sous silence tout un pan de l'intrigue originelle, pourtant très signifiant sur le plan des idées.
Autant certains chapitres sont très fidèlement adaptés (l'origine de Dr Manhattan par exemple, d'ailleurs un des moments les plus réussis du film, à mon sens) autant d'autres sont complètement escamotés (les origines de Rorschach, pourtant le personnage le plus charismatique de l'histoire) au risque de nier à la cohérence du récit. Impossible que quelques minutes supplémentaires de film suffisent à combler ces manques.
Le point le plus positif de l'adaptation reste le casting. Un effort louable a été fait sur ce point. Les acteurs (pas de stars, merci bien au passage) ressemblent fabuleusement aux personnages créés par Gibbons, illustrateur de Moore. On a parfois la troublante impression de voir s'animer les planches du comic. Mais cette fidélité au visuel ne fait que mettre en évidence la traîtrise du scénario par rapport à l'original, encore une fois.
Watchmen, l'adaptation, déçoit donc le fan et déroute sûrement le profane. Le fan ne retrouve qu'épisodiquement le frisson éprouvé à la lecture de la BD. Le profane certainement peine à s'y retrouver dans cet univers où tout ne lui est pas expliqué.
A vouloir adapter le visuel trop fidèlement, le film s'est concentré sur la forme. Une bande-dessinée, c'est certes beaucoup d'images mais chez des auteurs du niveau d'Alan Moore, la BD c'est surtout un texte hyper-travaillé, une intrigue très complexe, une narration d'une extrème cohérence, une mécanique d'une diabolique précision où tout (tout !!) fait sens. Le moindre détail de l'image, le moindre mot, rien n'est choisi au hasard. Difficile, avouons-le, d'exiger la même perfection dans la minutie de la part d'un cinéaste qui ne dispose que de trois petites heures pour faire le tour du proprio. On en arrive à se demander si
Watchmen n'aurait pas pu être l'objet d'une adaptation sous la forme d'une série...
Pour éviter les déceptions, donc, il est très conseillé d'aller du film au livre, plutôt que l'inverse (comme souvent).
Watchmen, en définitive, c'est un film qui va permettre à toute une génération de découvrir une œuvre littéraire extra-ordinaire. Le chef d'œuvre d'un genre dont la lecture est indispensable et la relecture inévitable (en VO pour ceux qui peuvent).
La plus grande qualité de ce film, c'est l'œuvre dont il est tiré.
Zack Snyder (2009)