30 janvier 2009

The Dark Knight

Une première fois vu en salles l'été 2008 (mais l'ayant bien caché, idem de Wall-E d'ailleurs !), nous nous décidons à revisionner et à ré-appréhender le -suspectement ?- unanimiste* Chevalier Noir. Rien moins que blackboulé 5ème film préféré des familiers ihémdébesques (derrière deux Coppola et un Leone, mais aussi et surtout Les Évadés de Darabont, comme quoi ça ne veut pas tout dire non plus) et occasion de voir les rédactions de Chronic'art et de Télé 7 Jours se tomber dans les bras, les larmes aux yeux d'enthousiasme, le film de Christopher Nolan poursuit de réhabiliter (à tout le moins de relire) un héros que la purge Schumascheresque nous avait salement crotté.
Il nous faut cependant d'ores et déjà, préambulément donc, reconnaître n'avoir pas le moindre souvenir de Batman Begins (vu il y a un peu plus de deux ans) qui amorçait cette relecture « réaliste » (ce qui en soit n'est guère un bon signe) ni d'enclin particulier (ou de méfiance d'ailleurs !) pour le gars Nono dont nous avions aimé en son temps le roublardement habile Memento sans non plus nous relever dés potron-minet pour le défendre devant les sceptiques: nous laisserons donc à d'autres l'animation (parfois) hystérique du débat « Auteur?/Pas Auteur! ».
Ceci posé, qu'avons-nous ressenti au sortir de ces 147 minutes de lutte entre le bien et le mal, questionnant la responsabilité, la légitimité et la corruption, l'héroïsme mérité et celui permis, opposant le nihilisme ludique à l'humanisme torturé ? Un peu tout et son contraire, à dire vrai.
Passons sur l'envahissante (jusqu'à l'obscène) partition de Zimmer et Howard Newton (authentiquement infecte), faisons fi de la faible lisibilité de la plupart des séquences d'action (tout, de l'intervention du Batman contraint de rosser et du mafieux à accent et du citoyen stupidement plagieur jusqu'au décevant assaut final en passant par la huge poursuite centrale - bien en deçà de celle d'un T3 - par exemple, relève d'un confus plus patent encore que notre alambiquée syntaxe) et feignons de n'avoir pas noté une ou deux séquences dramatiquement foirées (le poncif du Joker poussant à bout son geôlier en lui détaillant la mise à mort au couteau de ses collègues flics) pour nous concentrer sur les quelques (rares ?) forces surnageant à l'entreprise (oublions encore pour ce faire, voulez-vous, la risible performance de Christian Bale** qui compose en outre un Bruce Wayne encore plus vulgaire qu'il ne le feint, ainsi que tout le tralala techno-scientifique assommant autour des sonars gnagnagna et du kevlar tissé au point de croix).
Apprécions à leur juste valeur en revanche certaines maximes sur le goût de l'irresponsabilité (je suis comme un chien qui court après les bagnoles: si j'en attrapais une je ne saurais pas quoi en faire) et tout l'éventail filmique imposant avec un certaine force le barré Joker de Ledger (paix à ses cendres médicamentées !) comme « un agent du chaos », appuyée par une gestuelle cinégénique (qu'on ne saurait réduire à ses coups de langue ! Tout son corps est impliqué !), un masochisme nihiliste et magnétique (comme on n'en avait plus vu depuis Seven ?) et des inspirations de mise-en-scène exacerbées dés le petit père en velours violet à l'image (force qui s'effondre cependant lors de son ultime confrontation avec eul'Batman, dans un discours fatigué sur le mode du « nous sommes les deux faces de la médaille » (sillon déjà (et mieux !) creusé par le B.Returns de Burton): la faible fin du film et la patente impossibilité à en finir puissamment avec ce personnage (pourtant enigmatiquement développé auparavant (sa fascinante mythomanie quant à ses cicatrices (voir ici et ) !)) est ainsi rachetée in extremis par un épilogue aux enjeux annexes, fuyant une vraie conclusion ricanante).
D'autres maximes encore, désabusées ou pas, sur la seule justice possible que constitue la chance individuelle (fut-elle orientée !), défendue par le vengereux Harvey Dent mis un genou à terre (pour chercher encore un sens à sa vie et, accessoirement, la moitié de sa gueule partie en fumée) irradient la production de diverses philosophies sociétales, auxquelles s'ajouteront la posture sacrificielle (il saute d'un renoncement auto-expieur à un autre plus flagellant encore) du Bat-gars, la bienveillante (et éculée) sagesse birmano-Kiplingesque du domestique, l'éthique effarouchée de l'ingénieur (alternant ironie et engoncement servile) ou celle, in fine, pessimistement résignée de Wayne et Gordon... laissent paradoxalement rugir un souffle épique et plutôt impliquant, offrent un réseau de vastes enjeux à l'ambition (assez) bien digérée (des personnages en font cependant bien sur les frais) pour ne point trop nuire et à la narration et au rythme de l'affaire (même si toute la séquence chinoise, très M:I:III, aurait pu sans doute être bienheureusement escamotée, histoire de resserrer le truc !).
Le tout est emballé dans une forme hollywoodo-hachée bien de son temps (rien pour se gargariser non plus, ce nous semble), assez inoffensive malgré tant de darkness promise (le film est au fond, malgré sa noirceur apparente, bien plus poli et TV-friendly que le Batman de 89 !) et constitue un spectacle qui, pris au premier degré et appréhendé à chaud, s'avère néanmoins assez hypnotique (malgré quelques gratuités scénaristiques encore, telle la disparition du frais émoulu commissaire Gordon !), où "l'esprit" assené, suffisamment punchy (à tout le moins visiblement pour faire se baisser bien des gardes et autoriser les envolées dithyrambiques des plus romantiquement enthousiastes), fait avaler les faiblesses de la "lettre", approximative et maladroite...
Mais enfin, comme disaient autrefois les distributeurs de Wes Craven: it's only a movie, hé les gars. Et pas le tout tout meilleur non plus***...
Christopher Nolan (2008)

* quelques salvateurs maquisards s'accrochent cependant ici et là
à un vital contre-discours même si le vachard venin
dont ils usent affaiblit paradoxalement la précision de leur morsure.

** irrésistiblement synthétisée ici

*** on pourra ainsi s'interroger en parallèlisant l'incompréhensible succès public
d'une chose quelconque comme les Ch'tis et celui, critique,
de cette bat-production des plus hollywoodo-calibrées.
Le divertissement intelligent me direz-vous ? Mais vous parlez de quel film ?

26 janvier 2009

Batman

Etonnante chose, aux motivations bien peu cinématographiques (cette sorte de gros épisode envoyé sans mise en place aucune, fut tourné entre deux saisons, au presque débotté (l'actrice campant Catwoman dans le serial, ayant des engagement par ailleurs, est avantageusement remplacée ici par la quasi Bong-girl Lee Meriwether (quel nom dites !))) mais suffisamment sixties (on n'est jamais très loin, toutes proportions gardées, d'une ligne artistique à la Blake Edwards !) pour donner un certain change.
Naïf et bon enfant au point de confiner à un surréalisme vite grisant, contraint de faire appel à toute une lexicologie (la moitié des dialogues est fait de mots-valise à base de bat-, de super-, tooujours poncrué de damn ! et de holly !) et une surabondance de dialogues lapidairement didactiques pour compenser l'évident manque de moyens (lui-même optimisé par le biais d'une assumée kitscherie roborative) de l'entreprise. Étonnamment (dans le genre où l'inverse est plus souvent vrai) les villains (Catwoman, le Joker, le Pingouin et le Riddle), pourtant diaboliquement associés, se montrent assez faiblards et franchement démunis (leurs combines sont longtemps pitoyables et laborieusement répétitives avant un bienvenu mais expéditif sursaut final) au point de permettre au héros de prendre une mesure inédite, captainamericanesque presque, et guère dénuée d'une autodérision littéralement burlesque (voir la séquence dite de la bombe ou encore le final en forme de « boulette à morale philosophique »).
S'il est loin le dark defender à la conscience torturée dans cette pochade limpidement lumineuse, il nous est soumis un Batman parfois mâtiné de 007 (Adam West est bien plus convainquant sans sa combinaison !) qui à force de solliciter en outre la corde du ridicule fait verser la chose dans un mood inédit, finalement plaisant et enchaînant les morceaux de bravoure authentiquement comiques: des soirées cultes doivent se tenir en nerderie houblonnée avec force diffusion de la scène « du requin », de celle du laser lyophilisateur (arme redoutable que le carré de méchants utilisera contre les représentants des Nations-Unies) ou encore des multiples résolutions abracadantesques des énigmes du Riddle par un Robin en pleine possession de ses facultés capeloviciennes (le Père Fouras, le gars Robin il le prend quand il veut, où il veut).
Leslie H.Martinson (1966)

21 janvier 2009

Dupont Lajoie

Nous étions partis, oui bien partis, pour nous engouffrer dans le taillage de costard au Boisset. Autrefois (ado) apprécié, son Dupont Lajoie nous prit d'abord cette fois-ci à rebrousse-poil.
Nous nous apprêtions à dire, 45 minutes passées, combien:
1 - le manichéisme roublard (irresponsable ?)
2 - l'absence de finesse, d'épaisseur ou d'ambivalence (carences bienheureusement plus rares chez Clouzot et son Corbeau (que Boisset remakera vaguement en 88), chez les Chabrol/Yanne ou même (mais un peu moins déjà !) dans le Coup de Tête d'Annaud) nuisant à son petit et féroce théâtre de la médiocrité,
3 - l'unilatéralité condamnante de ses séquences (qui enquillent scènes choc et morceaux de bravoure)
4 - la caricature outrée marionnettisant et ses comédiens et ses spectateurs...
retournaient comme un gant ses nobles intentions et rendaient infect un film aux volontés à priori nobles (sans parler de son dernier quart, expéditif, en forme un peu facile de « tous pourris comme toujours, ces politiques et compagnie »), puisque fustigeant le racisme veule et l'hystérie collective de citoyens ivres de leurs propres (quoique dégueulasses) convictions.
D'ailleurs, tiens, nous venons de le dire.
Mais il ne faudrait pas que cette réaction épidermique (légitime) ne nous fasse jeter le (maigre) bébé avec l'eau croupie du bain.
Car paradoxalement, malgré encore:
5 - la force du trait (gros, gras, complaisant) et des performances (si Carmet appuie un rien trop, Peyrelon surminaude et Marielle, en parodie guyluxienne, prémâche l'hystérie qui sera celle, dans un emploi fort proche, de Michel Piccoli dans Le Prix du Danger, seuls Bouise, à son aise mais trop fastoche, mais surtout Tornade (lui seul à un personnage qui ne soit pas univoque) retiennent l'attention positivement),
6 - des caractères tellement too much dans l'abject ou l'innocence (les victimes sont rien moins qu'angéliques) qu'ils ne permettent à personne de se reconnaître ou s'identifier (réduisant le projet à néant, non ?, chacun regagnant tranquillement son plumard, convaincu de n'être pas comme ces fumiers de fachos)...
le film de Boisset offre quelques rares manières de cinéma assez notables.
D'éparses séquences, celles les moins dictées par la complaisance (autrement dit pas le viol !) sont ainsi envisagées sous l'angle de la proximité, du film de vacances presque (puisqu'on est après tout dans un camping) et le filmage se montre alors très immersif (A - la scène du bal) et surtout d'une immédiateté (B - le premier repas campe les personnages avec une redoutable et limpide efficience), d'un réalisme et d'un naturel stupéfiants (C – la visite du chantier). En même temps, c'est un peu le même problème que Winner et son Death Wish: tant de facilité technique au service d'une thématique douteuse, c'est toujours un peu tendancieux...
On appréciera un peu moins et pour en finir, pas dupes, la simulation de courage de la production à vouloir nous faire croire qu'elle stigmatise une frange de population populaire (ou classe moyenne) et non plus les hautes sphères affairistes et politiques (malgré le final donc: chassez la mauvaise habitude de gauchiste excité du réalisateur, elle reviendra au galop), risquant par la même de se tirer une balle dans le pied en malmenant son public (la France d'en bas y est vraiment laide). Comme nous l'évoquions plus haut, on nage dans un tel grand guignol que ce dernier ne s'y sera jamais reconnu personnellement (7). D'ailleurs, on connaît l'adage: « moi je suis pas raciste, j'ai même un voisin tunisien qui fait un très bon couscous. Par contre mon beau-frère, lui... »
Yves Boisset (1975)

PS: en fait si, à 7-3, le costard, là, il est plutôt taillé (le score reflète peut-être pas le match, mais il est bien là).

20 janvier 2009

L'Attentat

C'est très certainement parce que dénué de la pédagogie d'un Costa-Gavras (L'Aveu, Z) mais aussi sans doute, malgré ses sincères velléités, guère habile dans l'efficacité (toute américaine) d'un Henri Verneuil qu'Yves Boisset apparaît souvent le cul entre deux chaises. Plus encore bien sûr le simplisme et le schématisme nimbant ses « fictions de gauche », ses brûlots post-68 et ses par trop frontaux pamphlets hâtifs symbolisent une part de son cinéma, voulu farouchement engagé mais, le plus souvent, maladroit sinon manichéenement manipulateur. L'Attentat n'échappe ainsi pas au regrettable enclin. Mieux (pire ?): il l'amorcerait plutôt.
Évoquant aussi franchement que confusément la trouble affaire Ben Barka (une source prodigue pour le cinéma français late 60's-early 70's), cet épigramme conspirationniste traité comme un polar complexe et sur-ramifié est assez symptomatique du cinéma que l'humble artisan de Coplan Sauve sa Peau s'apprête à faire sa marque de fabrique de réalisateur « qui dérange ».
Ouvertement à charge (avocats, polices, services secrets internationaux, ministres,... tous y passent !) et nappé d'un certain (et naïf) romantisme (Boisset a cette fibre visiblement jusque dans son fantasme quotidien de persécution (étatique) – persécution qui, à l'endroit du tournage de L'Attentat, sera réfutée par un Philippe Noiret par ailleurs un peu embarrassé par les méthodes parfois malhonnêtes du réalisateur) incarné par la mignonnette paire Cremer-Seberg, pauvrement mis en images (à l'exception de rares plans ou lieux assez impactants, tel « le couloir aux écoutes téléphoniques »), le titre brille davantage lorsqu'on se penche sur les mordants dialogues de Jorge Semprun (le gaucho gauchiste épaulera aussi Resnais, Gavras et quelques autres encore), faits tantôt d'humanisme amèrement désabusé (la célèbre tirade de Darien à Edith Lemoine, la bourgeoise en manque de révolution: « tu vas au peuple comme la vache au taureau »), tantôt de fuites en nostalgie, et sur les compositions sérieuses d'une poignée de comédiens à leur meilleur (Trintignant et Piccoli en large tête).
Toutefois ces crédits ne sauraient sauver une production trop ambitieuse d'une certaine confusion et d'un régulier ennui (un comble !), parasitée en outre par une BO dissonante et péniblement didactique (Morricone, un mauvais jour ?). Par trop complexe* (trop à dire ? Plus que l'apparente vérité en tout état de causes, Boisset s'étant entiché d'une piste américaine visiblement fantasque (magnétiquement incarnée par le souvent impeccable Roy Scheider) mais dramatiquement vendeuse) et décousu (manque évident de liant), le frenchy thriller politique à thèse et gros sabots prenait alors ses quartiers dans le paysage cinéphile, de tiède manière... mais on n'avait pas fini d'en bouffer, des complots (comme ici, par exemple)...
Yves Boisset (1972)

* un défaut qu'on retrouvera désagréablement
dans l'opaque Espion Lève-Toi.

19 janvier 2009

La Vie et Rien d'Autre

Rarement a-t-on vu peut-être film de Tavernier aussi dégueulassement photographié (au moins dans sa première partie...) et aussi débectement mis en musique (tout le long !). En effet (mais peut-être est-ce du aux difficultés budgétaires du film que personne ne veut épauler, ni prods ni téloche (au point que Noiret cachetonnera par participation !)), les "efforts" de Bruno de Keyzer (et ses imbuvables travellings motorisés, au dynamisme échevelé salement poussif) et d'Oswald d'Andrea (et sa partition téléfilmesque, pour saga de la 2) pourraient nuire fatalement à nombre d'œuvres. Heureusement le film du noenoeil-à-amis-américains en a un peu plus que ça sous le soc de charrue (et pas seulement en termes d'obus allemands !).
Huge subject*, fascinant contexte et bluffants décors (cette usine ! ce tunnel !) permettent qu'on oublie assez vite les laids défauts de l'entreprise pour se consacrer aux belles (Noiret, Azema) ou absurdement drôles (Perrot) compositions d'acteurs en pleine possession de leurs moyens (Sabine (pourtant pas un premier choix, Fanny Ardant étant d'abord pressentie pour son port lyriquissime) ne nous est-elle pas toujours apparue meilleure chez Tatave que chez son chéri Resnais ?) ainsi qu'à ce morceau de « petite » histoire perdu dans la « Grande », édifiant, bouleversant, rare, tu.
Finement polémiste (plus qu'à l'accoutumée en tous cas (le barbu Philippe aura bien quelques vibrantes saillies un rien définitives ciselées par un Jean Cosmos à des années-lumières de ses dialogues de Pour Cent Briques T'as Plus Rien)), mu par un discret lyrisme (qui explose avec force lors de l'épistolaire épilogue) et riche d'une forte et intelligemment digérée documentation (à laquelle participera un Noiret des plus impliqués, son papa ayant fait Verdun (il portera même à l'écran les médailles de son père !)), ce très beau film au mortifère fantomatique envoûtant (façon truffaldienne Chambre Verte) n'est en outre jamais cannibalisé par son propos (juste équilibre entre l'Histoire et le romanesque, le message/métaphore* et la dramaturgie) et rejoint sans peine les plus grandes réussites de son auteur (malgré un petit quart d'heure général de trop et quelques performances un peu juste (la fadassement fraîche Pascale Vignal).
Un monument ! peut-être pas mais un sacré morceau tout d'même, que complétera avec goût, 7 ans plus tard, Capitaine Conan.
Bertrand Tavernier (1989)

* fuir l'horreur de l'implacable et assourdissante comptabilité morbide
en se réfugiant derrière les honneurs des médailles et des sonneries,
et le symbolisme anonyme d'un scandaleusement unique soldat inconnu.


16 janvier 2009

Une Semaine de Vacances

"Prof au bord de la crise de nerfs", ou comme une improbable cheville entre Pialat (pour le retour au giron rural où l'incommunicabilité et le deuil rôdent) et Truffaut (pour le portrait argentdepochesque parfois de l'école). Mais il s'agit bien d'un film de Tavernier, avec tout ce qu'il y a de lyonnais, de politiquement inscrit (la fin du giscardisme pilonné par Marchais), de socialement quotidien (impression appuyée par la musique de Schmoll et le personnage campé par Lanvin, très contemporain) et référentiel (autant à la culture passée qu'à sa propre et préalable filmo (comme par procédé balzacien le Michel Descombes (Noiret, impérial) de L'Horloger de St Paul fait une chaleureuse apparition)), et d'envolées sentencieusement conscientisées sur l'éducation, la télé, le ruralisme, la solitude, le vieillissement... (ce n'est heureusement pas le discutable pamphlet institonordiste qu'il commettra 19 ans plus tard...). C'est pourtant lorsqu'il s'attarde au portrait individuel, touchant et juste la plupart du temps, plutôt qu'aux revendications et autres vérités à l'emporte-pièce idéales pour animer un barbecue du SNUIPP, que le père Bertrand fait le plus mouche. Les errances existentielles de Baye en prof de français paumée, de Galabru en cafetier largué mais maladroitement philosophe, de Lanvin en petit ami aimant, ironico-pragmatique pour pallier à son incompréhension, ou encore de la petite Geneviève Vauzeilles (Lucie) en élève confessant à regret n'être pas intelligente... tous ces personnages offrent un pointilliste état des lieux, diablement humain, bien plus vivant que les joutes oratoires qui se donnent ici et là, avec des phrases trop grosses et par trop ambitieuses, surlignant (comme sur une circulaire de l'UNSA) inutilement un propos déjà limpide. Malgré ce défaut majeur (le film aurait gagné à plus d'humilité encore), reste un beau film mélancolique aux travellings fréquents mais bouleversants (le fait du fidèle PW Glenn, vu aussi au service de Maurice P. (et du Truffaut cité plus haut ?!)), déclaration d'amour au passage à un Lyon désert et instantané d'une époque déjà offerte à la nostalgie (ah ! les R16 et les flippers Kiss...)
Bertrand Tavernier (1980)

13 janvier 2009

Arrête-Moi Si Tu Peux

Amorce (avant Minority Report) de la rédemption du barbu-casquettu gracieusement offerte par la bien-pensante critique internationale (mais surtout française, qui n’avait (injustement !) que mépris pour le pape du pop-corn 80’s, mué ensuite en molle condescendance (un poil plus compréhensible…) à l’égard du pamphlétaire compassé 90’s qu'il fut aussi un temps), cette fantaisie transformiste reste pourtant aussi cohérente et personnelle qu’ET (de nombreux parallèles, formels et thématiques pourraient être dressés, depuis l’éducation par la télé jusqu’au trouble chasseur/chassé (l’Homme aux Clés et Elliott ne sont pas plus étrangers l’un de l’autre que ne le sont, au fond (deux solitudes égarées, lancées à corps perdus dans leur quête de substitution), Frank Abagnale et Carl Hanratty, …).
Mais peut-être que débarrassé des afféteries du "Genre" (et de certaines scories sentimentalo-gnangantes, ok j'avoue !), le message paraît soudain plus clair à tous : l’enfant ici, dont les parents se sont séparés, décide de ne plus que courir, rêver, racheter par l’imaginaire ce que la réalité n’est pas en mesure de donner. Traqué pour cela, il devient, au finish un rouage du système, qui emploie le savoir faire qu’on lui reprochait, mais à son propre service désormais. Autre métaphore, en plus de l'évidente thérapie en public pour le Steven atomisé par le divorce de ses parents en 64, du réalisateur grignoté par le syndrome de Pan (l’immaturité éternelle), moqué d’abord (à l’époque de Jaws), puis devenu rouage essentiel de la machinerie Hollywoodienne ?
Sympathiquement troussée (la forme comédie sixties annoncée dés le générique saulbasso-pinkpantheresque) malgré un discutable montage (à quoi bon, in fine, le désordre chronologique ?), la parabole, ludique en diable, réalisée avec pétulance, émouvante et excitante à la fois, fonctionne alors à merveille (Hanks et DiCaprio sont au meilleur de leur forme) aussi bien en première lecture qu’en creusant, s'il on veut, un poil plus donc... dans les névroses du gars Stevie.
Steven Spielberg (2002)

12 janvier 2009

Rencontres du Troisième Type

Matriciel à plus d'un titre (premier film « scénarisé » par Spielby), CE3K* impose en outre une charte plastique lumineusement identifiable (qui influencera sans peine y compris au delà de la propre filmo du réal) ainsi qu'une poignée d'éléments forts de ses thématiques fétiches (enfance élue, malgré une nette family crisis (djizeusse n'était-il d'ailleurs pas le môme d'un charpentier qui ne baisait pas sa femme ?)) et contextes de prédilection (la banlieue pavillonnaire introduite par le John Carpenter's Halloween et reprise jusque chez Burton (Pee Wee, Edward Scissorhands), Lynch (Blue Velvet) ou Pratt & Cherry (Desperate Housewives et son cultissime Wisteria Lane) sera le théâtre empathiquement privilégié de nombreuses productions où l'héroïsme fantastique se cachera derrière** le modeste type qui lave sa voiture le samedi, le bicrosseux paperboy qui pédale pour se faire quelques billets verts: bref derrière chaque petit waspos qui s'éduque à la téloche!).
Il s'avère par ailleurs être un pari, assez audacieux pour l'époque (si certains voient aujourd'hui un énorme blockbuster naïf, simpliste et autosatisfait (les habituels griefs faits au peu barbu alors), le titre risquait gros par pêché d'anachronisme (les invasions martiennes n'avaient plus vraiment cours depuis la Guerre Froide parabolisant le coco) et de rupture de tonalité (la SF et le fantastique d'alors jouaient la carte du noir pessimisme post-Nam). Pari remporté au centuple (et pas seulement pour la Columbia pourtant frileuse), au point d'influer durablement pour le meilleur (le laboratoire Amblin, sorte de cormanienne New World 80's) et le pire (le tardivement putatif Roland Emmerich ?) sur plusieurs décennies de cinéma à grand spectacle (et ses dérivés).
Trente ans (et deux remontages*** !) plus tard, quel grain CE3K peut-il toutefois encore nous offrir (Vincent d'Inisfree, à peine moins Spielbergien que Fordien, nous le demandait d'ailleurs il y a quelques temps) à moudre ?
Malgré une sensation d'incomplet (un manque indéfinissable nous taraude toujours la tripe), nous ne cracherons cependant pas trop dans la purée (ni dans la mousse à raser) en saluant sur le champs le communicatif émerveillement que parvient à imposer un temps ce métrage (ce n'est pas exact sur l'entière durée) - « imposer » n'étant (décidément) d'ailleurs pas un terme trop fort tant le film engage définitivement la production hollywoodienne et blockbustante dans l'ère que d'aucuns qualifieront « tyrannie de l'image » (tyrannie ayant encore bien entendu cours aujourd'hui (et on n'a pas encore vu l'également columbiesque 2012 !!)).
Plus convainquant d'ailleurs dans ses effets « modestes » (comprendre « à hauteur d 'homme ») et « réalistes » (l'enlèvement du petit Barry fascine toujours autant (la sensation procurée impactera d'ailleurs encore lors des surspielbergiens Poltergeist et ET)) que dans ses grandiloquences finales, aussi didactiques qu'ampoulées (malgré le prodigieux travail ufolesque de Douglas Trumbull et les efforts de Alves et Rambaldi pour proposer des aliens les moins ridicules possibles), le titre s'avère n'être jamais meilleur que lorsqu'il frotte sa « foi » au quotidien prosaïque et frustré de petits banlieusards, que lorsqu'il capte les conséquences mystiques sur les humbles foyers au bord de la rupture (surveillez le ciel il vous y attend peut-être plus d'existence qu'ici bas ?) - ainsi devant les errances de Neary, sa femme lui propose même une thérapie familiale, convaincue visiblement que le ver est multiple (et à responsabilité partagée) à pourrir le fruit). Soit les deux premiers tiers du titre.
Il est d'ailleurs assez détectable que la majeure partie des séquences d'envergure, celles bigger than life (le désert de Gobi, les hindous chantant et tout le toutim) qui ponctuent assez artificiellement le métrage ont été des ajustements postérieurs, des élargissement à l'opportunisme discutable de la prime trame (l'influence du pourtant superflu prologue irakien de L'Exorciste ?), alourdissant par trop les enjeux initiaux watchdasky-eux (preuve d'un franc éparpillement d'ailleurs, et même si les séquences incriminées où il s'avère central s'avèrent impressionnantes, le personnage de Truffaut n'a de véritable intérêt et de chaleureuse résonance qu'une fois dans le Wyoming).
Tout comme il est aisément identifiable aussi que bien que fuyant farouchement l'influence de 2001 le film de Spielberg en reste relativement prisonnier (Devil's Tower valant bien un monolithe noir), y compris dans son ésotérisme de la foi (même si ici moins abscons et ouvertement plus idéaliste), autant qu'il demeure aussi sous nette filiation disneyenne (et encore, les principales pinocchiories ont été gommées au montage !)...
... toute l'ambivalence du réalisateur en somme, occasionnant par cet état ou les louanges ou les volées de bois vert. Nous sommes et restons, malgré un sentiment finalement mitigé voui, de la première famille. Non mais.
Steven Spielberg (1977)

* pour Close Encounters of the 3rd Kind
** adaptant pour se faire l'antienne hitchcockienne
« filmer les meurtres comme des scènes d'amour
et les scènes d'amour comme des meurtres »
en un « filmer le quotidien ordinaire comme s'il était fantastique
et le fantastique comme s'il était ordinairement quotidien ».


*** le pénible syndrome d'une frange du Nouvel Hollywood
(Coppola, Friedkin, Lucas,...)

08 janvier 2009

Domicile Conjugal

Nureyev et les Femmes Japonaises, à la recherche du rouge absolu, les tirades sur l'impossibilité de l'ennui (je voudrais être vieux pour pouvoir me contenter de 5 heures de sommeil !) ou sur l'usage du mushi mushi (rare dialogue avec Kyoko, cet autre continent !), Léotard qui cherche la bagarre, l'Etrangleur (en fait imitateur de Fabienne Tabard pour l'ORTF) qui fait palpiter une cour d'immeuble à la Mr Lange (sise vers Sèvres-Babylone), l'utilité d'un escalier de bibliothèque sans bibliothèque, le running gag du copain-tapeur, les inaugurales jambes de Christine annonçant L'Homme qui Aimait les Femmes, l'arrivée sénatorialement pistonnée du téléphone, Pétain enterré à Verdun, la prostituée conscientisée (tout est politique), le chanteur d'Opéra silencieusement excédé du retard de son italienne épouse, la guerre des prénoms (Ghislain ou Alphonse ? (qui sera en outre Hugo ou rien !)), les clins d'yeux à Ford, à Tati, à Eustache, à Audiberti, l'amour qui s'enfuit déjà en fait (l'émouvant j'aurais aimé être ta femme, le petit Balthus), les bonnes personnes-les beaux objets-les bonnes maisons, la serveuse horoscopément rentre-dedans, le dentifrice et les petits pots évoqués d'une fenêtre à l'autre, la maquette du canal de Suez et tomber amoureux des filles qui ont des parents gentils...
... tout nous parle, nous amuse, nous serre la gorge,... nous enchante à chaque visionnage de Domicile Conjugal (et dieu sait qu'il y en a eu !)... et pourtant...
Pourtant Truffaut n'aimait pas vraiment le résultat de cette comédie triste (motivée par Henri Langlois qui voulait connaître la suite de ce petit couple, après Baisers Volés), voulue à la fois scènes de la vie conjugale pompidolienne, conclusion doinelique (ce qu'elle ne sera finalement pas !) et chose enlevée à la manière de Lubitsch et Capra (de l'élégance dans la vitesse, de l'allusif rythmé (il tournera d'ailleurs au chronomètre !)).
Pourtant encore Almendros trouvera cette œuvre « la plus ingrate » de celle qu'il eut à photographier et Duhamel sera définitivement remercié (ainsi que la monteuse Agnès Guillemot) pour n'avoir pas su avec leur travail soutenir la volonté rythmique du réalisateur, la dimension enlevée qu'il voulait à tout prix imprimé.
Le temps a certainement donné tort à Truffaut. Comme le souligne Eric Neuhoff, dans le - sinon définitif - fort plaisant Dictionnaire Truffaut (ouvrage polyphonique supervisé par Guigne et le sur-truffaldien Antoine de Baecque où Jonquet causera lui des films noirs), Domicile Conjugal vieillit fort bien, loin d'être un court et banal vaudeville germanopratin, il n'est jamais le même film selon l'âge du spectateur. Et s'épanouit, fort de ses saynètes délicieuses (seule la vendetta japonisante nous semble un peu toc), ses dialogues épatants (si elle commande du dessert je me suicide !), son casting chaleureux (Jouaneau, Ceccaldi,...) comme une perle drôlissime et (très) mélancolique (je m'aperçois que la vie est dégoûtante) à la fois comme un hiver de rupture en douceur à Paris. Brillante et culte (comme les trois autres et demi !).
François Truffaut (1971)

06 janvier 2009

La Gueule Ouverte

Autant avons-nous du tout récemment confié à votre discrétion n'avoir guère été touchés par Loulou du même Pialat, autant cette Gueule Ouverte (ce titre putain !) nous place un uppercut en plein(e) foi(e), de ceux dont on se relève difficilement et, à tout le moins, la face et les yeux rougis, le souffle court.
Moins fétichiste ou dignement poignante que les chambres Verte ou du Fils (davantage des films de deuil, d'après), tendant moins vers une noble beauté que les Cris et Chuchotements de Bergman, cette lente agonie filmée avec précision, humilité et réalisme (sans être étroitement clinique non plus, juste humaine) et les à côtés qu'elle met en lumière (l'incommunicabilité du père et du fils*, vrai sujet du film, mais aussi les fuites éperdues dans les voluptés individuelles et égoïstes comme seules réponses à l'invivable situation) constitue un morceau rigoureusement bouleversant de crudité, de vérité mais aussi de cinéma (la photo d'Almendros, renversante, tant dans son cadre que ses éclairages: voir le prodigieux travelling « latéral » s'approchant sur l'immobile cortège funéraire et celui, arrière, final et fuyant sur le père laissé seul désormais à sa mercerie, sa rue, son quartier, sa ville... sa morose Auvergne !). Fascinant et dérangeant, autant les instants de « drôlerie » (le père pelotant les jeunes clientes voulant acquérir jaune t-shirt), d'errances sexuelles (croquignolettement provinciales), de douleur physique (toutes les séquences de la mère râlante) ou morales (le désespoir infantile des survivants) que dans les minutes estomaquantes de réalisme mortuaire (la toilette)... le film en son entier est une épreuve mais aussi un hymne morbide et maussade, une élégie cruelle à la fois (mourir dans son lit, malade, c'est ça !) dont il est difficile de se défaire d'un revers de main: la dignité n'est nulle part, ni dans les crachats et les miasmes des mourants, ni dans les p'tits canons sifflés au bar ou les p'tits coups tirés au débotté... mais de toutes ces trivialités naît pourtant une autre dignité, une noblesse en creux: la noblesse des inadaptés qui s'adaptent comme ils peuvent devant l'inéluctable... qu'on vive, meure ou survive, on est toujours seuls putain. Seuls, incompris et ne comprenant pas les autres non plus.
Maurice Pialat (1974)
* qui n'est pas sans rappeler l'autre morceau inconfortable
qu'est Le Mauvais Fils de Sautet.

05 janvier 2009

Loulou

A n'en pas douter nous aimerions aimer davantage le travail de Maurice Pialat (le Pialat 80's, voulons-nous dire, ayant un fort goût pour L'Enfance Nue ou Passe ton Bac d'Abord). Et pas seulement pour apparaître plus intelligent, plus sensible ou quoi – ou qu'est-ce même (nous savons certes nous montrer aussi superficiels que ça mais tâchons fraîchement d'y remédier, parmi toutes nos belles résolutions de nouvelle année). Plutôt parce que nous la voyons bien là l'énergie, nous les constatons sans grand peine ce bruit et cette fureur du quotidien cabossé, nous l'envisageons aisément ce choc douloureux, éperdu, des corps vivacément libres (Depardieu offre un animal sexuel comme jamais ou presque !) et donc largués, errants, hésitants. Mais nous ne les ressentons guère. Hélas.
Nous entendons la colère et le désespoir (Loulou est en outre un opus assez autobiographique pour le barbu atrabilaire), mais ils ne nous sont que cacophonie hystériquement conflictuelle, petit théâtre un rien trop passionné pour nos frileuses oreilles. Les gars bourrés qui baffent et les filles larguées qui crient (en une valse tendrement sordide où chacun son tour commande la titubante danse), les petits hommes d'affaire aboyant contre les loubards à grand coeur, les vioques qui râlent leurs boîtes aux lettres en-foncées ou leurs gendres dé-, les amers amants pithiatiques et les torves lovers de zinc, aucun ni aucune ne parvient à susciter notre empathie.
Le film seul (malgré la superbe séquence du banlieusard déjeuner familial) ne saurait ainsi nous suffire, pourtant précis et pointu dans son apparente liberté et sa patente improvisation (et son casting d'impossibles amateurs !), et quant bien même est-ce lui qui illustre la couve de la belle somme de Frodon (L'Age Moderne du Cinéma Français), qui nous passionna voilà une grosse douzaine d'années, il nous faudra du métafilmique pour nous intriguer davantage, l'émotion ne grandissant jamais seule, cinématographiquement, dans notre triste sein.
Heureusement, ce qu'on ne trouva pas à l'écran, on le trouva là. Sachant tout ceci, on réenvisage. Enfin, on réenvisagera...
Maurice Pialat (1980)