01 décembre 2010

City Girl

1928, c'est l'année merdique pour Hollywood, la faute à ce con de Chanteur de Jazz.
Les studios ne savent pas sur quel pied danser (parlant ? pas parlant ?) et minent les œuvres en cours de leurs atermoiements.
Retards, reports, wait and see ou bien emballons-nous Folleville, Murnau et son City Girl (d'ailleurs titré Our Daily Bread tout au long du tournage) ne coupent pas aux indécisions d'époque malgré le crédit que l'auteur a auprès de William Fox.
L'ode américaine, américaniste qu'entend signer le père de Nosferatu et de L'Aurore, se veut d'abord "une épopée du pain" (de la graine à la miche) comme allégorie de ce continent qui l'a accueilli. Ce paradoxal et fascinant continent aux villes tentaculaires et volontiers aliénantes et à la campagne si pleine de valeurs luthériennes et d'apparentes et rudes noblesses d'âme qu'on en oublierait presque la concupiscence égale et le même asservissement nourris là comme à la cité... Le travail, même si promis à tous, est aussi dur pour les serveuses en fast food que pour les moissonneurs de blé.
La funeste comparaison entre les deux mondes est l'occasion de plans renversants de beauté et de sens et permet à Murnau d'enchâsser sa culture de l'expressionnisme allemand (gros travail, prodigieux travail !, des lumières) dans un naturalisme (gothique paysan) à vaste échelle*.
Souvent très moderne dans sa forme (la prime course à travers champ), régulièrement somptueux (que les plans soient de jours, de nuits, d'intérieurs ou d'extérieurs, FW maîtrise son affaire en toutes occasions malgré les restrictions**) et toujours lyrique (façon Borzage) le film est en outre d'une rare intelligence formelle, et fait montre d'un symbolique diffus mais pertinent, à la sensualité indéniable (les actrices ont d'ailleurs un physique résolument moderne), et s'avère en tous points majeur (malgré le peu de notoriété qu'il a eu jusqu'alors, la faute à une diffusion contrariée***).

Pourtant la question, l'éternelle question tant l'histoire se répétera avec nombre de réalisateurs et de producteurs, se pose: à quel point City Girl demeure un film de Murnau ?
Le cinéaste quitte en effet le tournage avant la fin en laissant quelques mémos (pour articuler la fin des prises de vues et le montage) qui ne seront ni considérés ni appliqués (on abandonne même le titre Our Daily Bread au profit de City Girl, déplaçant de la sorte -et c'est bien le cas de le dire ! - le champs du regard du "pain" à la "fille") et la production s'entiche même de faire une seconde version, artificiellement sonore, contredisant l'histoire imaginée par le metteur-en-scène...
Préfigurant là les cinéastes maudits (statut amplifié par sa mort accidentelle quelques mois plus tard), façon Welles et consorts, les autorités compétentes semblent attester toutefois que City Girl porte toutes les manières FW-esques, ses enjeux autant que son énergie, et que aussi peu director's cut (et director's take ?) qu'il soit, il offre bien (malgré un final abruptement mélodramatique) ce qu'ambitionnait le Murnau américain.
Et nous de les croire et d'applaudir à tout rompre.
Friedrich Wilhelm Murnau (1928)


* on prête au Nestor Almendros photographiant
pour Terence Malick Les Moissons du Ciel
une grosse influence prise chez City Girl.

** la Fox lui fait renoncer à tourner
dans les véritables lieux concernés.

*** après son tournage chaotique,
le titre voit sa sortie sans cesse repoussée
pour finalement être distribué dans un relatif secret.
Il sortira en France, avec la même discrétion sous le titre L'Intruse.

3 commentaires:

Thiburce BELAVENTURE a dit…

Quand vous dites "ce con de Chanteur de Jazz", j'espère que vous n'insultez pas notre cher Michel Jonasz...

Thiburce BELAVENTURE a dit…

Vous oubliez dans les attitudes vues à la sortie du "Chanteur de Jazz" la méthode utiliser par Howard Hughues pour son "Hell's Angels" tout juste terminé, après un tournage épique : on retourne tout le film en parlant !

Il est vrai que peu de personne pouvait supporter un tel sur-coût de production (ce qui est encore le cas à l'heure actuelle). Mais quand on est blindé jusqu'aux oreilles avec des pétro-dollars, est-il nécessaire de compter ?

Thiburce BELAVENTURE a dit…

En tout cas, pour revenir à la critique du film, vous me donnez l'eau à la bouche concernant la qualité visuelle de l'œuvre.