Septembre 1975, à trois semaines d'écart, sortent sur les écrans français
Devil in Miss Jones,
Gorge Profonde et
Derrière la Porte Verte. Soit rien moins que la trilogie historique du X US à son meilleur. Et parmi ces trois films, deux sont signés Gerard Damiano (Deep Throat méritant à lui seul une plus longue note encore !). Damiano, authentique « Griffith de la fellation » comme l'avance Pat Delbe dans l'indispensable
Ciné X (Eroscope, 1978), petite bible de l'exploitation pornographique (qui confesse en la matière que « les comètes de la subversion n'abondent pas » et que « la queue ayant rarement de tête », seules « quelques exceptions confirment la règle »: Bénazéraf, « Antonioni de la fesse », Pécas, « Cayatte du porte-jarretelles » et Damiano, donc).
Même si les trois films ont été produits et exploités dans une chronologie différente aux Etats-Unis, c'est bien
Devil in Miss Jones qui inaugure le genre dans les cinémas hexagonaux.
Ainsi, même si le film arrive d'abord « par la bande » des festivals de films de Genre, puisque premièrement projeté hors compétition, grâce à sa caution fantastique, lors du premier Avoriaz (1973), il est exploité dans le circuit commercial classique (et non les salles ou autres lieux à rideaux rouges spécialisés), comme le fut un an auparavant le plus soft mais plus successfull
Emmanuelle.
Les choses s'annonçaient ainsi florissantes, autant artistiquement que financièrement.
Mais c'était sans compter sur la pudibonderie de l'Etat pompidoliennement français, qui entreprit de concocter une odieuse et hypocrite loi sur le X (taxation lourde des films interdits aux moins de 18 ans convenue par le gouvernement Chirac) qui « ostracisait » dés lors durement le « courant » (« ostracisation » qui, qualitativement, ne tarderait donc pas à tuer le genre dans l'oeuf !), un mois à peine après la sortie des trois films en question.
Cette triste parenthèse historique refermée, que reste-t-il de
Devil in Miss Jones, 36 ans plus tard ? Damiano mérite-t-il son titre Griffithien ou celui de « Bergman de la fesse » lui siérait-il mieux (il partage en effet avec le maître suédois une recherche évidente du réalisme autant qu'il offre un enclin certain aux héroïnes victimes – les deux hommes enfin luttaient visiblement, chacun à sa manière et avec ses moyens, contre les mythes tenaces et trop influents du Cinéma dans lequel ils évoluaient (X et non-X)) ?
Il est tout d'abord indéniable que le titre s'avance sous de hauts patronages littéraires, Sadiens en premier lieu. La rhétorique du DAF est ici consciencieusement reprise (lieu inaccessible et iréel, initiations diverses et variées, emprisonnement, ...) et Damiano semble jouer avec les concepts de Justine (prénom de la présente Miss !) et de Juliette avec un certain plaisir.
Afin d'installer sa suite de tableaux, le réalisateur prend en outre un temps d'exposition étonnamment long (17 mins sur les 64 totales), sans une once de sexe, mais fort d'atmosphères assez particulières: l'inaugural suicide de Miss Jones puis son accueil dans un Enfer minimaliste et surréaliste comme on ne s'effaroucherait pas d'en trouver chez un Bunuel, sont ainsi deux moments au mood radicalement étranger à l'idée qu'on se fait du hardcore américain. Leurs résonances (sartriennes ?), à la fois glauques et ironiques, imposent d'ailleurs un contraste saisissant avec le contenu « explicite » à suivre, que le casting entretient aussi délibérément: l'actrice Georgina Spelvin* est plus âgée (et débutant dans le genre à 36 ans !) sans doute que ce qu'une telle production laisserait supposer (une trop évidente nymphette de 19 ans fut un temps imaginée), et n'offre que peu des atours outrés habituellement attendus par le public (son « maître/professeur » délicieusement moustachu (le Steve McQueen du X: l'inénarrable Harry Reems !!), lui confiera d'ailleurs que: les hommes aiment les rondeurs, la consistance (...) votre corps, lui, est plutôt pratique). Ce souci de réalisme (qu'on retrouve pour un bref temps encore dans l'époque, où les corps sont vraisemblables, autant que les « performances »), cette fuite des diktats physiques (déjà !) propres à l'aiguisé Damiano.
La teneur en sexe du film relève ensuite d'une série d'initiations qui fait avec bonheur passer plus légitimement que d'autres films « cataloguant » l'énumération qu'elle constitue fatalement. Fellations, pénétrations diverses (simples ou multiples), saphisme, fétichismes (alimentaires essentiellement, la zoophilie (reptilienne) prétendue du titre est aussi légendaire que les incessants et insoutenables démembrements gore supposés (et donc absolument légendaires !) de
Massacre à la Tronçonneuse !) plus érotiques que franchement hardcores (à l'exception peut-être d'une seconde séquence, après le suicide, de baignoire, plus ouvertement clysterophile)... le tout sous l'angle de la défloraison perpétuelle, de la première fois mêlant crainte, excitation, douleur et plaisir. Soit un programme, déjà plombé par l'ambiance (et bientôt le frustrant épilogue), ne permettant jamais une « excitation » véritablement « confortable » (seule la séquence lesbiennement ointe parvient à hisser son évocation sensuelle).
Damiano soufflant ainsi perpétuellement le chaud et le froid, parvient alors sans doute à bien plus stimuler l'intellectuel que le manuel, chose inédite et potentiellement suicidaire, vue la niche stylistique dans laquelle il entreprend cette expérience, ce bienheureux radicalisme.
Cette « cérébralité » toujours présente (ainsi qu'un soupçon de Morale, forcément) engendrera d'ailleurs un (non-?)effet proche de ceux de l'arty
Derrière la Porte Verte, cet autre fleuron X (des frères Mitchell, 1972), dont l'évidence « érectogène » est régulièrement contrariée par des outrances d'happening, entre acides et body-performances.
Des bandes en somme qui faisaient, et qui font encore !, que le pornophile y perd volontiers ses repères et ses mécaniques manières, tandis que le cinéphile friand d'alternatif y trouve un compte inédit, vivifiant et permettant de ruer dans les brancards de la sempiternelle « bienséance » welleso-laughtonienne** !
In spite of the Devil, God Bless You, Miss Jones !