
On ne manque rarement, tandis qu'on informe avec bienveillance son voisin curieux, de rapprocher la galaxie Roger Corman d'un émérite laboratoire d'où sortirent d'une humble cuisse - sous le coup d'un adage comme inversé ! - autant de Jupiter qu'il est permis d'en rêver: Scorsese, Coppola, Hellman, Dante, Demme, Cameron et nous en passerons, voulez-vous ?
Le petit jeu est complaisamment facile, il n'en est pas moins exact. Et The Terror (1963) constitue à ce titre l'une des productions les plus emblématique de cette vertu aussi bassement opportuniste que positivement défricheuse.
Sans être un des fleurons de la prolixe filmographie du réalisateur-producteur (tel Baquet de Sang (1959) ou The Intruder (1962)), sans pouvoir jamais se mesurer aux adaptations que Roger fit d'Edgar Allan (La Chambre des Tortures (1961), Le Masque de la Mort Rouge (1964), La Chute de la Maison Usher (1960)), The Terror n'en est pas moins surcormanien. Au moins pour son sens de la « famille », sa roublarde mise en chantier, sa bordélique manière de production... et sa rentabilité sans fin.
Parti ainsi pour être le film le plus rapidement mis en boîte par le producteur, il deviendra en réalité le plus long à l'être (9 mois !).
Conçu à la hâte et la plus parfaite improvisation sur le plateau du
Corbeau (la farce gothique aux monstres vieillissants où officiaient déjà Boris Karloff et Jack Nicholson) bouclé avec un peu d'avance,
The Terror n'est d'abord le fruit que de deux jours de prises de vues indoor, mettant en présence dans des décors déjà amortis sur le budget précédent, un Nicholson fait soldat napoléonien errant, 17 avant les corridors de l'Overlook, dans les couloirs de la demeure d'un vieil aristocrate reclus depuis son veuvage - veuvage sujet aux plus grandes interrogations (puisque le jeune blanc-bec prétend avoir vu à de multiples reprises la défunte tandis que le vieil homme l'affirme calanchée depuis vingt ans !).
Au lendemain de ces premiers rushes (et de plans tournés pour étoffer (deux ans après sa sortie) une de ses antérieures productions: La Chambre des Tortures), rien de bien solide toutefois pour faire un film, même un film de Corman pour l'American International Pictures (c'est dire !). Aussi, après que Leo Gordon ait été convoqué pour organiser dramatiquement un brin le matériau prestement accumulé, chaque petit jeune de la troupe Corman (c'est à dire alors Dennis Jakob, Jack Hill*, Monte Hellmann**, Francis Coppola et même Jack Nicholson himself qui shootera l'ultime journée de plans articulaires nécessaire à la souplesse narrative de la chose!) va, par ci, par là filmer gracieusement un bout, bénévolement un brin, qu'on pourra éventuellement accoler à la prime matière. Et ce des mois durant !
Curieusement, le résultat n'est ni franchement décousu ni à proprement parlé disparate, pas plus qu'il ne trahit en définitive son tournage contrarié (et distendu).
De là à conclure qu'on tient pour autant une bonne affaire serait cependant hâtif. Corman surfe certes et sans vergogne sur une tonalité à la Poe, convoquant tous les motifs de ses précédentes adaptations, mais le lapidaire, ici, de son argument (un canevas narratif sommaire et pétrifié par des poncifs étirés au-delà du ridicule !) frotté au précaire de son prétexte opportuniste, la faible variété de ses différents plans (six réalisateurs et ils filment tous pareil ?!) voire sa patente redondance formelle, la tristesse de ses éclairages (à la manière dite « des phares de bagnole ») et l'omniprésence spectaculairement cache-misère de sa musique (pas mauvaise pourtant) minent sans équivoque une production pourtant sincère, dévouée, et, à défaut d'être éternelle, diablement symbolique.
Comme peut être considérée symbolique d'ailleurs la mise en abîme du vieux Karloff (76 ans alors), enfermé comme le baron Von Leppe - l'un dans sa demeure, l'autre dans son emploi, son image, son statut, son histoire, ses personnages et ses manières (ah ! voir le triste show expressionniste du vieil homme blessé dans ses scènes d'envergure...).
Karloff qui chez Roger Corman se prêtera à un jeu aussi confus et ambigu que Lugosi chez Ed Wood (une couche de sordide morphinomane en moins): on ne sait plus où finit l'hommage et où commence la pathétique exploitation.
On pourra regretter que les derniers hommages à la star qui fit les belles heures de la Universal tendance Monsters (
Frankenstein, The Mummy, ...), n'eurent pu se faire dans des maisons plus soigneuses (comment ne pas penser à la Hammer et son gothique d'une autre trempe ?!) ou au bras de réalisateurs plus habités (pourquoi Mario Bava n'employa-t-il le vénérable que pour la seule présentation des
Trois Visages de la Peur (1963) ?)
Mais s'il en est qui ne regrette rien, c'est bien Corman qui, après avoir repris, au lendemain de ce titre brinquebalant, son émérite série des Poe's Tales (avec La Malédiction d'Arkham que Richard Matheson lui scénarisera sur la base d'une nouvelle du bostonnien nettement infusée de l'univers d'HP Lovecraft, puis La Tombe de Ligeia, adaptée par le Robert Towne qui fournira les scripts de Chinatown, Missouri Breaks et The Two Jakes à... Jack Nicholson !) trouvera encore le moyen de rentabiliser jusqu'à l'absurde son Halluciné matériau.
Ainsi, produisant le Targets de Peter Bogdavovich*** en 1968, il permet au réalisateur de profiter de deux jours de tournage gracieux que Karloff lui devait encore, auxquels il ajoute des rushes inusités de The Terror, qui serviront de « film dans le film » !
L'utilisation de la star par Bogdanovich relèvera cette fois-ci, en une justice tardive mais vibrante, autant de l'hommage poignant que de la théorisation extrême du statut des acteurs cathartiques de « genre » en regard de leur public ou de la société dans laquelle ils évoluent.
De telles considérations, anecdotes, curiosités et circonvolutions extra-filmiques ne sauraient, d'ordinaire, entrer objectivement en ligne pour rendre compte d'un film. Dans le cas de Corman, elles sont, au même titre que la qualité de l'écriture ou du montage, parties intégrantes de la manière, du style, du mood,... de l'histoire du cinoche façon Rodgeure !
Roger Corman (1965)
* réalisateur du cultissime Spider Baby (1964),
puis des sommets de blacksploitation PamGrieresques:
Coffy (1973) et Foxy Brown (1974). Anecdote goûteuse: son père fut le concepteur
du Château de la Belle au Bois Dormant de Disneyland !
** faut-il encore présenter l'un des plus avant-gardistes
des poulains Corman (avec Paul Mayersberg peut-être ?)
et rappeler ses fameux Ouragan de la Vengeance (1965),
The Shooting (1967) et Macadam à Deux Voies (1971) ? Non, bien sûr.
*** le critique/acteur/cinéaste étant bien entendu
issu lui aussi de la galaxie Corman !
Personne n'a trouvé...
Mais c'est pas bien grave...
... vous verrez pourquoi demain !