
Sans doute est-ce par insouciance ou bien de plus paresseuses raisons encore ! mais il nous faut aujourd'hui confesser qu'il est des cinématographies que nous avons jusqu'à une récente heure négligées. Nul besoin pour en trouver de significatives, de ces raisons, de s'embarquer alors en Afrique sub-kalaharienne pas plus qu'en outre-Andaman, non: nos voisins italiens ont, par parlant exemple, longtemps fait les frais de notre ignorance (nous gargarisant aujourd'hui de gialli et de spagh, nous fûmes de longues années d'absurdement exclusifs no-rital*).
Autant dire que, goûtant mollement la comédie italienne, moquant l'horreur italienne, nous ennuyant ferme devant le nudie italien... le néoréalisme italien avait peu (voire moins !) à son actif pour nous séduire non plus. Les rares Rossellini tentés, les quelques de Sica essayés, devaient nous faire bailler plus qu'il est tolérable parmi les gens historiquement abonnés aux revues cinéphiliquement ad hoc. Le Voleur de Bicyclette, Rome Ville Ouverte ou Umberto D. nous barbaient sec pour tout dire.
Les choses ont un peu changé depuis, même si c'est dans sa manière la plus pervertie (par la bande fellinienne en somme) que nous commençons à goûter le courant. Ainsi, au coeur de la tétralogie Vitelloni-Strada-Bidone-Nuits de Cabiria, le troisième. Peut-être le plus empirique, le plus symbolique, mais aussi l'un des plus articulaires de l'oeuvre de Fellini. Il y aura bien un avant et un après à Il Bidone (pour nous aussi ?).
Sur le papier, sur la seule foi du synopsis (qui tairait le dernier quart bien sûr !) tout aurait les allures d'une comédie (trois petits arnaqueurs abusent le bon peuple, illettré, crédule mais cupide), d'une sotie presque, à la manière des Caves du Vatican de Gide (ou d'un cousin aîné aux futurs Monstres de Dino Risi !). Pourtant à l'image, Il Bidone tourne à l'aigre pour le confort du public, vire au drame franc et net, pas même à la tragicomédie, qui offrirait trop de caresses rassurantes encore au spectateur.
Le bain de magouille et le portrait d'Augusto, cet escroc fatigué (Broderick Cameron, immense même si régulièrement ivre sur le plateau) mais aussi le symbolisme rédempteur transmis grâce au contraste entre les trois malfrats et les trois icônes féminines (véritables apparitions vertueuses, phares moraux dans les nuits infernales du lamentable trio (Iris, la compagne de Picasso, la fille d'Augusto et la polio angélique finale)), l'intensité, le sordide jamais édulcoré, les contradictions douloureuses, les humiliations sans cesse subies en châtiment et la rédemption sacrificielle qui nimbent le titre en font une plongée désenchantée, implacable et sans appel, dans un univers misérable et à l'inconséquence embarrassante (qu'elle soit celle des victimes ou des coupables).
Malgré cette noirceur, cette tristesse, et bien qu'il emprisonne un peu ses caractères dans une veulerie toute balzacienne, Fellini le marionnettiste semble ne juger jamais pourtant, s'abstenir de condamner vraiment (à l'exception peut-être de Roberto le chauffeur). Il n'enfonce pas le clou trop loin (on ne sait plus rien des arnaqués une fois les arnaqueurs enfuis), même si son goût pour les ellipses et sa science du cadre sont autant de manière d'enfermer les personnages dans leur morose destinée.
Et surtout, sans que cela ne soit jamais vraiment étalé, Federico onirise, élève, transcende le matériau social, la peinture sociologique, et ne se contente jamais de brandir un simple et peu flatteur miroir au spectateur: il oscille entre un réalisme orthodoxément rossellinien et un élan (rachat ?) métaphysique indéniable, un tableau politique certain et une mythologie codée du malfrat déjà très « romantique » (la party de St Sylvestre chez le caïd)... et suggérerait même une première réflexion (avant La Dolce Vita, dont nombre de germes semblent être ici présents) sur les faux semblants du cinéma... prochainement fellinien !
Federico Fellini (1955)








