21 juin 2011

Pure Morning - Placebo/Nick Gordon

On n'a jamais tant parlé d'Henry Hathaway que depuis les Coen.

Le réalisateur des grands Noir avec Jimmie Stewart (Appelez Nord 777) ou - le pourtant fadasse - Victor Mature (Le Carrefour de la Mort) avant de jouer les déambulateurs de l'ouest pour le Duke (voir donc True Grit !), cultifié pour ses Cooperades (Les Trois Lanciers du Bengale, Peter Ibbetson) mais plus connu du public pour son cataractesque Marilyn (Niagara), devait réaliser, la même année que son Renard du Désert (il n'était pas rare que l'homme tournât deux, trois, voire quatre film par an !) une rareté avec la future Miss Ellie Ewing (in Dallas) Barbara Bel Geddes et la petite bombasse Debra Paget (remember ses minimales tenues dans les Lang indiens !). Mais offrant surtout, quelques mois avant Le Train Sifflera Trois Fois, un premier rôle cinématographique à l'alors hautement télévisuelle Grace Kelly.
Cette rareté (depuis: pas un DVD zone 2 à l'horizon !) avait pour titre 14 Heures.

Culte aujourd'hui à ces deux titres (Kelly et la faible visibilité), autant qu'à son dispositif (proto-larrycohenesque ?), 14 Heures ambitionnait effectivement de narrer les tourments d''un new-yorkais désespéré décidant de se balancer d'un building de Wall Street (détruit depuis). Le film traitant 92 minutes durant de la négociation avec un aimable policier pour qu'il ne saute en définitive pas.

Or, visiblement, il s'avère qu'au moment où il faut adjoindre un clip au premier single extrait de Without You I'm Nothing, deuxième album de Placebo, Brian Molko, l'androgyne leader, se souvient avoir vu, comme notre confrère EdisDead d'ailleurs, 14 Heures (et pas le premier Arme Fatale et son acid-jump inaugural ?). Vu et apprécié. Pure Morning pouvait donc exploiter une situation analogue, d'autant que le chanteur aimerait follement, what a coïncidence !, tourner un film dans lequel il se jette d'un immeuble !
Cet argument en tête, le groupe s'enquiert de trouver un réalisateur (pour changer un peu du fidèle des premières heures, Howard Greenhalgh*) en la personne de Nick Gordon dont il a aimé le récent travail (éminemment urbain et rythmique) pour le Paper Brown Dog de Roni Size/Reprazent.

L'affaire est vite entendue et le tournage (à côté de l'hôtel savoy à Londres et non aux USA comme l'induit les uniformes policiers et les logos du broadcsat news) se fait dans un temps record: deux jours.
Deux jours et pourtant Pure Morning apparaît comme le clip le plus "pro" du groupe, laisse supposer gros budget et planning au diapason.

A cela plusieurs raisons, pas toutes "cinématographiques" d'ailleurs et dont l'amélioration du son, de la production, de "l'effet Placebo" n'est pas la moindre (arrivée de loops, de samples, d'électronique). La récente notoriété du groupe et de son charismatique leader est aussi assez centrale dans cette soudaine mutation (amélioration ?) de la charte visuelle du trio. En effet, si les précédentes vidéos de Placebo mettaient en scène les trois membres à presque égalité (une poignée de secondes en plus pour le chanteur mais guère plus), Molko est ici et désormais mis en avant - Stefan Olsdal le bassiste suédois et Steve Hewitt, le batteur londonien, ne font plus qu'une lapidaire apparition à l'image (les deux jeunes hommes sont, en trois ou quatre plans fugaces, le visage plaqué sur le capot d'une voiture de police puis menottés et poussés à l'arrière de ladite auto).
Par "mis en avant" je manipule bien sûr l'euphémisme puisque, non content d'être l'unique personnage (romantiquement sacrificiel) du clip, Brian Molko s'avère même finalement une pure incarnation christique**, comme le prouve sans ambiguité l'issue-twist hautement messianique du film.

La rupture ne se joue cependant pas à l'occasion de ces seuls enjeux musicaux/commerciaux mais également parce que Pure Morning constitue le premier clip "narratif" de Placebo.
Comme chacun a pu en faire la déduction, en matière de vidéos musicales, si plusieurs courants philosophiques se donnent (voir/ne pas voir les musiciens à l'image, les voir ou non jouer et chanter la chanson illustrée, par exemple), celui opposant les films esthétisants, de "motifs" et d"ambiances", à ceux "à histoire" en est un parmi les plus réguliers être questionné lors de la pré-production.
Or Pure Morning, très scénarisé, rejoint bien la seconde espèce (et rompt ainsi avec les précédents films mettant le groupe en scène), propose une authentique situation, articule une indéniable séquence (très découpée), et donne à voir un micro-drame… sorte donc de concentré du 14 Heures. D'Hathaway. Dont je vous disais plus haut que.


La grammaire visuelle du clip est elle aussi des plus concentrées (une constante dans l'art clipesque) et fait multiplier les coupes et plans (au risque de faux raccords:un coup Molko est devant une fenêtre, un autre sur le toit !), les plongées et les contre- (déplaçant au besoin en de courts travellings la caméra pour décupler les vertigineux effets). On use également de ralentis (qui bouleverse la temporalité de l'action) et on varie les qualités d'images (via l'écran de télévision). Sans oublier de multiplier les symboles de manière subliminale (les multiples plans sur les pieds nus de Brian, les plans insistants sur les bandeaux "do not
cross", la contre-plongée sur Molko marchant sur la façade de l'immeuble dessinant une croix, ..., amplifient imperceptiblement la dimension christique de l'affaire).

Par ce film, Gordon et Molko exacerbent en outre l'imagerie gothic'n'gay qui deviendra la niche artistique de Placebo (le premier album et les premiers clips jouaient davantage - et plus largement ? - une carte SM (ou twisted) qu'ouvertement homo-érotique) et imposent un univers plastique fort qui assoira l'artwork majeur du groupe, relayé par des pochettes de disques hautement identifiables ***.

L'imagerie, la thématique même du clip de Pure Morning (et son traitement romantique/gothique) feront d'ailleurs rapidement des émules et on remarquera une prochaine inflation de building diving videos au lendemain du film de Nick Gordon (Embrace, Evanescence,... et les plus fréquentables Lamb). Lendemain qui se fera cependant sans le réalisateur puisque Placebo ne refera pas, malgré le succès et la résonance incontestables de ce clip, appel à lui ****.
Nick Gordon (1998)

Sources Photogrammes: Chilenito-Cosavarias

Le film 14 Heures chroniqué par Shangols.

* qui travaillera aussi pour les Pet Shop Boys, Sneaker Pimps, System of a Down, Muse,… et même Iron Maiden.

** de sa propre confession, Brian Molko ne "joua" pas vraiment son personnage lors du second jour de tournage: sa douloureuse apathie était simplement le fruit d'une gueule de bois sévère.

*** que réaliseront successivement Saul Fletcher et Mary Scanlon (Placebo), Corrine Day (Without You I'm Nothing et singles issus), Kevin Westenberg (Black Market Music), Héléna Berg et Jean-Baptiste Mondino (Sleeping with Ghosts et singles issus), Nadav Kander (Meds et la compilation de singles Once More a Feeling).
Curieusement, alors que l'imagerie du groupe semble pérenne et homogène, elle ne fut donc pas la responsabilité d'un seul "mentor" (contrairement à Anton Corbjin pour Depeche Mode) !

**** il demeure l'un des clips préférés du groupe et de Nick Gordon, dont les travaux ultérieurs ne seront cependant pas aussi notables (pour Starsailor, The Kooks, …)

7 commentaires:

Sonic Eric a dit…

En parlant d'émules, il est piquant de constater que dans le souvent pathétique Mauvaises fréquentations (1999) de Jean-Pierre Améris (mais je m'y étais laissé embarquer à cause du joli minois de Maud Forget), les deux héroïnes flirtent avec le building Diving sur fond de My Sweet Prince. Et si la séquence fonctionne malgré le misérabilisme de l'intrigue, on le doit assurément à la musique de Placebo, alors à leur acmé.
Pour le reste, jolie mise en perspective et joli rapprochement. Keep it up, Monsieur Mariaque !

Edouard a dit…

M'avez fait ressortir mes gribouillis sur le film d'Hathaway (mémorable)...
Quant à Placebo, moi, j'ai arrêté précisément après ça (pas à cause de ça, qui se tenait encore, mais à cause de la suite).
Et sinon, Quipite-heupe comme dit le monsieur au-dessus...

Mariaque a dit…

Merci, fidèles et avertis aminches.
Du baume au coeur, vos mots sur les miens !

Thiburce BELAVENTURE a dit…

Bon, au final, vous aves vu 14 Heures ou pas ?

Mariaque a dit…

Moi non, mais Edouard oui:
http://nightswimming.hautetfort.com/archive/2011/04/03/14-heures.html

Anonyme a dit…

J'ai du mal à comprendre l'origine, l'intérêt et la finalité de cette analyse
... en plus, la plus longue depuis très longtemps.

J'y ai pourtant appris deux-trois trucs et suis pas fermé à l'idée de revoir d'autre analyse/critique de clip.

EiffelNord

Mariaque a dit…

"L'intérêt" de cette note n'est ni supérieur ni étranger aux autres à vrai dire. Sa rédaction n'est motivée que par l'envie. Quant à l'extrême longueur, c'est une roublarde intention inversement proportionnelle à la durée de l'objet traité.