Lili Marleen

Tourné après Le mariage de Maria Braun, Lili Marleen se veut, chronologiquement parlant, le premier film de la tétralogie qu’a consacré Fassbinder à l’Allemagne en s'appuyant sur le destin d'héroïnes féminines. Après Maria Braun, le cinéaste emboîte le pas de Willie (la sublime et fidèle Hannah Schygulla), chanteuse de cabaret endettée qui va devenir, grâce au succès d'une chansonnette (Lili Marleen), le symbole même du régime nazi.
A travers la trajectoire de cette artiste ratée (sa première représentation publique est un bide monumental et se termine en pugilat général) et de ses amours contrariées ; Fassbinder analyse de manière très fine et intelligente les mécanismes du régime nazi en terme de mise en scène.
Pur produit d'une idéologie, Willie ne pourra exister que par le déploiement d'une mise en scène de plus en plus fastueuse (le piano-voix des débuts laissant progressivement place à des orchestres symphoniques et à un décorum de plus en plus imposant). Mais derrière ces apparats et ces paillettes, il n'y a que du vide et l'intuition qu'avait déjà eu Chaplin dans Le Dictateur : c'est sur le terrain de la « mise en scène » que se jouent et se gagnent désormais les guerres (je laisse le soin au lecteur de transposer cette idée à notre époque où tout fonctionne également sur ce rien érigé en monumental).
Malicieusement, Fassbinder apparaît lui-même dans le film et incarne un mystérieux chef de réseau de résistance. Si cette apparition n'a rien d'anecdotique, c'est qu'elle permet au cinéaste de se réapproprier la chanson-titre et de la détourner à son profit. De manière ironique, il montre comment Lili Marleen, devenu hymne nazi, peut aussi être entendue comme un chant de résistance mélancolique.
En confrontant ces deux mises en scène contradictoires, Fassbinder décortique les mécanismes d'une illusion (voir la place primordiale qu'occupent les miroirs, les vitres et les éléments de décor qui font écran dans son récit) et parvient à analyser avec une grande acuité l'une des pages les plus sombres de l'histoire allemande. Mais par bonheur, la distanciation qu'il parvient à créer (nulle fascination malsaine pour le décorum nazi ici) n'empêche aucunement l'émotion. Le brechtisme froid de ses débuts (Pourquoi monsieur R. est-il atteint de folie meurtrière ?, Whity...) a laissé place à un lyrisme flamboyant pas très éloigné de celui d'un Douglas Sirk. En conjuguant la perspicacité analytique et un véritable sens du romanesque, Fassbinder nous captive, nous emporte et parvient à nous faire monter les larmes aux yeux. Que demander de plus ?

NB: Un indispensable DVD Carlotta, qui sort à la vente ce jour.
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Lili Marleen, 1981 - Rainer Werner Fassinder, canonné par Dr Orlof.

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